Friday, 1 October 2021

Sur la nécessité de l'esprit transdisciplinaire dans le monde

La "transdisciplinarité" essaie de se frayer un chemin dans notre société dite moderne. 

C'est une posture intellectuelle qui consiste à considérer le flot d'informations traversant "par et au-delà" les domaines de connaissances formant un ensemble complexe. La définition sera détaillée plus loin. 


Pythagore
Pythagore


Du temps de la Grèce antique

Nombre de savants dans la Grèce antique pensaient déjà de manière transdisciplinaire, c'est-à-dire qu'ils ne séparaient pas les domaines de pensée comme on découperait une âme en plusieurs parties distinctes. Ils n'avaient pas pour objectif de se spécialiser dans une seule matière et de négliger le reste de l'ensemble de la réalité dynamique des connaissances. 

Ces chercheurs alimentaient des questionnements autour des mystères de l'existence, de la nature et de l'origine des choses, à savoir le cosmos, la matière, les forces physiques ou motrices, les proportions, la conscience, l'âme, l'invisible. Cette propension spirituelle aidait certainement ces chercheurs à être sur des plans de perception plus élevés, pour ainsi dire. 

Il est intéressant, par ailleurs, de savoir que le mot cosmos vient du grec ancien κόσμος, kósmos, signifiant "monde, ordre, bon ordre". 

L'ordre du cosmos a toujours animé des débats, des réflexions personnelles, une contemplation qui ne se fatigue jamais, un sentiment intime pour le Beau et le Vrai. Platon est souvent cité à ce propos. 

Ces chercheurs ont manifestement éprouvé une curiosité insatiable, voués à une recherche personnelle et autonome qui s'aventure dans l'inconnu, marchant seuls dans l'obscurité, courageusement, sans savoir ce qu'ils allaient y trouver. L'intuition, l'observation et la propension à vouloir savoir de quoi la vie est faite, jusqu'à son univers tout entier, éveille le chercheur, l'inspire, le rend plus sensible au kósmos

Ces chercheurs de la Grèce antique pouvaient être aussi bien astronomes, que mathématiciens, géomètres, physiciens, philosophes, métaphysiciens, politologues, géographes, etc. Ce n'était pas un problème. Pour ne citer que quelques exemples, il y avait Pythagore, Thalès, Démocrite, Parménide, Héraclite, Hipparques. 


Aujourd'hui

De nos jours, cette qualité est qualifiée de transdisciplinaire. Elle a toujours existé et elle existera toujours. 

Dans la culture occidentale moderne, la transdisciplinarité est simplement plus discrète chez l'individu. L'esprit transdisciplinaire se cache le plus souvent derrière une étiquette où s'inscrit une spécialité diplômante qui donne du crédit et du sérieux à la personne pour sa compétence. Mais la spécialité n'oblige pas l'individu à penser à l'intérieur des frontières de sa discipline d'activité. 

La perception peut s'étendre de telle façon qu'on peut appréhender au moins quelques-uns des thèmes intriqués : économie, mathématiques, biologie, écologie, médecine, physique nucléaire, astrophysique, cosmologie, métaphysique, etc., avec une attitude transdisciplinaire. 

Je citerai quelques exemples de personnalités marquées par cette sensibilité, d'après ma culture et mon observation. En voici donc: Aurélien Barrau, Yuval Noah Harari, Basarab Nicolescu, Jean Staune, Edgar Morin, Trinh Xuan Thuan, Albert Jacquard. Il y a même Alexandre Astier, connu dans le monde du spectacle mais qui s'avère être polymathe et chercheur. 

Et beaucoup d'autres encore, connus ou anonymes. Peut-être votre voisin, votre cousine, vous-même. 


Qu'est-ce donc la transdisciplinarité ? 

Ce terme, introduit par Jean Piaget en 1970, signifie par étymologie "ce qui passe à travers et au-delà" (trans) des disciplines, ces dernières provenant du discipulus latin signifiant "élève, en qualité de personne consacrée à un apprentissage". 

La transdisciplinarité est généralement qualifiée de posture scientifique et intellectuelle ayant pour objectif la compréhension de la complexité du monde moderne et du présent. 

Nous pouvons considérer au moins six principes : 

1- Tout, absolument tout est relié, communiquant.

2- La Réalité n'est pas morcelée dans des zones isolées les unes des autres. 

3- Le système est complexe : les niveaux d'informations sont à la fois dynamiques, en mouvement permanent, et en interdépendance avec d'autres niveaux d'informations dynamiques.  

4- En conséquence du troisième point, le tout complexe est un système ouvert. 

5- Considérant les quatre principes précédents, l'humain est inclus dans l'ensemble interdépendant informationnel dynamique et ouvert. 

6- Le tout est traversé par un "flot" branché sur toutes les strates informationnelles. Ce "flot" est appelé "tiers-inclus" par Basarab Nicolescu, inspiré par les travaux de Stéphane Lupasco. 


A partir de ces principes, nous comprenons que connaître plus ou moins une sphère d'information puis une autre puis une autre, ça ne permet jamais d'arriver à la maîtrise d'une problématique complexe, d'où une bonne part d'ignorance dans les décisions que nous prenons, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie personnelle. N'oublions pas que les sphères d'informations sont dynamiques et non statiques, et qu'elles font partie du tout interdépendant. L'individu, aussi doué puisse-t-il être, ne peut pas connaître l'intégralité d'un problème complexe par le biais disciplinaire au sens restreint du terme, c'est-à-dire à l'intérieur d'une case. Il y a toujours des parties qu'on ignore, d'autant plus que l'information est dynamique et évolutive, je le répète. Si le plus performant des esprits ne peut maîtriser la compréhension d'un problème complexe global, le "tiers-inclus" traversant le tout serait cependant la clef d'une approche plus ancrée dans la Réalité (ou hyper-réalité). Il faut oublier les frontières. 

Une histoire de qualité de lien... L'inclusion dans le mouvement du "flot", en quelque sorte. 


Des décisions plus réalistes

De l'attitude transdisciplinaire émaneraient des décisions plus lucides car beaucoup moins dépendantes des enfermements idéiques, ces derniers étant souvent dus à des spécialisations à outrance dont les frontières ignorent plus ou moins le reste du champ dynamique des connaissances. 

Notre mode de pensée est généralement concentré sur une chose puis une autre pour prétendre à la compréhension d'un système. Nous sommes entraînés à avoir une pensée fragmentée. Même la conception de l'identité de la personne est biaisée, limitée, fragmentée. Son appréciation dépend d'une boîte ou d'une autre. C'est comme l'opinion, elle est trop facile. Elle est limitée par son adhésion à une représentation, personnelle ou collective. L'opinion ne relève donc pas d'une quête de compréhension. 

Nos jugeons souvent les situations de manière superficielle, biaisée, linéaire, rapportée à nos intérêts personnels bien plus qu'à la Réalité telle qu'elle est. Nous sommes entraînés à penser de manière fragmentée, à apprendre dans des boîtes, l'une après l'autre. C'est là un mode de pensée plus ou moins étroit, limité par un niveau de perception statique et localisé, alors que la transdisciplinarité est vue comme une perception étendue à la dynamique de ce qui est, autant que possible. 

Bien que nos points de vue ou biais de perception personnelle ne puissent se réduire à néant, ils seraient franchement atténués, au profit d'une plus grande appréciation de ce qui est

Avec telle approche, les décisions politiques, entrepreneuriales, le système éducatif, la gestion de la biosphère, seraient certainement différents. 

La transdisciplinarité est donc aujourd'hui de plus en plus reconnue et recherchée dans le monde car elle n'est que la traduction du reflet de la nature et du cosmos en soi : un système complexe, en mouvement et donc ouvert, avec un tiers-inclus informationnel communicatif.


La transdisciplinarité serait une chance d'évolution pour l'Homo sapiens. C'est pourquoi des conférences, groupes de réflexion, publications, expérimentations, se multiplient dans divers secteurs. 

Le progrès peut sembler lent, mais il est bien enclanché. Le système éducatif reconnaît la nécessité de la transdisciplinarité et essaie de mettre en place des activités "transversales" depuis quelques années. C'est le début du projet transdisciplinaire. 


Héritage de Basarab Nicolescu

Dès lors qu'on évoque ce sujet, ce n'est pas sans le nom de Basarab Nicolescu. C'est en tombant sur l'un de ses ouvrages par hasard chez un éditeur que j'ai fait des recherches à son sujet et que j'ai été initiée aux travaux sur la logique du tiers-inclus et la transdisciplinarité. Je me suis passionnée pour ce thème parce que j'avais les mêmes convictions, les mêmes sentiments. 

Basarab Nicolescu est précurseur de la communication de la Transdisciplinarité et du Tiers-Inclus, à la suite de Stéphane Lupasco

Physicien franco-roumain, fondateur du CIRET (International Center for Transdisciplinary Research)B. Nicolescu occupe une chaire à l'Académie des Sciences en Roumanie. Depuis plusieurs décennies, il oeuvre à l'introduction de l'approche transdisciplinaire dans le monde, notamment dans le milieu éducatif, universitaire. B. Nicolescu expose, à travers ses actions, cette posture intellectuelle selon laquelle on peut vraiment approcher un système complexe de niveaux intriqués d'informations, avec la logique du tiers-inclus. 


On peut trouver son manifeste de la Transdisciplinarité ici (éditions du Rocher, 1996) :

https://basarab-nicolescu.fr/BOOKS/TDRocher.pdf


"La transdisciplinarité est menacée de mort précoce :

devenir, elle aussi, une discipline." - Citation de Basarab Nicolescu





Représentation symbolique de la complexité connective
Lynn Curral



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